Ma grand-mère utiliserait-elle l'IA ?

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Ma grand-mère utiliserait-elle l'IA ?

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Les humains dans la boucle — numéro 11, juillet 2026

Des grands-mères pour vendre une machine

Le 8 juillet, OpenAI a lancé GPT-Live. Une nouvelle génération de modèles vocaux pour ChatGPT. Le film de lancement met en scène des grands-mères. Elles parlent à la machine. La machine leur répond. Tout a l'air simple.

J'ai regardé ce film plusieurs fois. Le choix des grands-mères n'est pas un hasard. C'est le message publicitaire le plus vieux du monde : si elle y arrive, vous y arriverez. La voix comme interface qui abolit la barrière technique. Plus de clavier, plus d'écran à comprendre. Juste parler.

Mhmm

La technologie est réelle. GPT-Live écoute et parle en même temps. On appelle cela une architecture full-duplex. Le modèle décide plusieurs fois par seconde s'il doit parler, se taire, attendre. Il glisse des « mhmm » pendant que vous parlez. Il rit à vos plaisanteries. Il patiente quand vous cherchez vos mots.

C'est ce « mhmm » qui m'arrête.

Le « mhmm » n'est pas une information. C'est un signe d'attention. Quand quelqu'un le prononce en vous écoutant, il vous dit : je suis là, continuez, ce que vous dites compte pour moi. GPT-Live produit le signe sans la personne. L'attention sans quelqu'un qui vous prête attention.

On ne surveille pas ce qu'on ne redoute pas

OpenAI le sait. La fiche de sécurité publiée avec le lancement contient un chiffre discret. Sur le critère de « dépendance émotionnelle », le nouveau modèle régresse légèrement par rapport à l'ancien : de 0,88 à 0,82. L'entreprise précise que l'écart n'est pas statistiquement significatif. Elle annonce dans le même document un dispositif de surveillance post-lancement centré sur cette question. On ne surveille pas ce qu'on ne redoute pas.

J'observe donc ceci. Une entreprise conçoit un produit dont la promesse centrale est la naturalité de la conversation. Elle le met en scène avec des figures de personnes âgées. Elle documente elle-même le risque que des utilisateurs s'y attachent comme à une personne. Puis elle le déploie auprès de centaines de millions d'utilisateurs.

OpenAI vend la naturalité de la conversation à ceux qui manquent précisément de conversations.

Je ne dis pas cela contre la technologie. J'utilise ces outils tous les jours. Je forme des gens à les utiliser. Une personne isolée qui peut enfin poser ses questions à voix haute, sans crainte d'être jugée lente ou dépassée, y gagne quelque chose de réel. Ce gain existe. Il serait malhonnête de le nier.

Nous avons déjà pleuré des machines

Je me souviens d'août 2025. Quand OpenAI a retiré GPT-4o du jour au lendemain, des milliers d'utilisateurs ont décrit la perte d'un partenaire de confiance. Les hashtags #keep4o ont envahi les réseaux. Ce n'était pas de la nostalgie de produit. C'était du deuil. Les gens ne pleuraient pas une version logicielle. Ils pleuraient une voix qui les écoutait.

Je me souviens aussi de novembre dernier. Une application proposait de créer l'avatar d'une grand-mère décédée, pour que l'enfant continue de lui parler. Le rejet a été massif. Les gens ont senti que quelque chose se déréglait dans le rapport à la mémoire et au deuil. La figure de la grand-mère, encore. Elle n'est jamais choisie au hasard. Elle incarne le lien qu'on ne veut pas perdre.

Ce que j'aurais voulu leur demander

Je dois être honnête sur un point. Ce désir que la publicité exploite, je le porte aussi.

J'aurais voulu parler avec mes grands-parents. Avec mes arrière-grands-parents. Leur demander ce qu'ils ont vécu pendant la Seconde Guerre mondiale. Comment on tient quand tout s'effondre. Ce qu'ils ont vu venir. Ce qu'ils n'ont pas vu venir. Et leur poser la question qui m'inquiète : est-ce que cela peut se reproduire ?

Nous croyons toujours que tout est nouveau. C'est notre illusion préférée. Même l'art de poser une bonne question avant de chercher la réponse a vingt-cinq siècles. Socrate en avait fait une méthode. Interroger d'abord, accoucher les esprits, ne jamais livrer la réponse toute faite — Platon a appelé cela la maïeutique. Confucius, quelques décennies plus tôt, à l'autre bout du monde, entrait dans le Grand Temple et posait des questions sur chaque chose. On s'en moquait. Il répondait que questionner, c'était cela, le rite. Ce que nous appelons aujourd'hui « prompt engineering » est une redécouverte. Deux traditions l'avaient formalisé bien avant nous.

Et si ma grand-mère était encore là, seule, certains soirs où personne n'appelle ? Est-ce que je lui refuserais une machine qui répond à trois heures du matin, qui ne s'impatiente jamais, qui l'écoute raconter dix fois la même histoire ? Je ne crois pas. Je ne suis pas sûr d'en avoir le droit. C'est là que le dilemme est réel, et je me méfie de ceux qui le tranchent trop vite, dans un sens comme dans l'autre.

Mais je sais ce qu'elle m'aurait laissé en héritage. Pas de l'argent. Sa mémoire. Ce qu'elle a réellement traversé, dans sa chair, avec ses silences et ses contradictions. Une machine peut imiter son timbre. Elle ne peut pas avoir eu froid en 1943.

La transmission ne se simule pas. Elle s'organise. Enregistrer les vivants pendant qu'il est temps. Leur poser les bonnes questions — Socrate, encore. Garder trace. C'est un travail humain. La machine peut le servir. Elle ne peut pas le remplacer.

Une conversation sans enjeu est une conversation sans lien

Alors qu'est-ce qu'une conversation, au fond ?

Ce n'est pas seulement un échange fluide de paroles. C'est un engagement réciproque. La personne qui m'écoute pourrait faire autre chose. Elle me donne son temps, qui est compté. Elle se souviendra de ce que je lui ai dit, et ce souvenir l'engage. Elle pourra me contredire, me décevoir, me demander quelque chose en retour. C'est ce risque partagé qui fait le lien.

GPT-Live ne risque rien. Il est disponible sans limite, patient sans effort, attentif sans coût. C'est précisément ce qui le rend confortable. Et c'est précisément ce qui le rend incomplet. Le « mhmm » de la machine ne m'oblige à rien. Le vôtre, si.

Un détail du lancement me semble révélateur. Sur un forum technique, un utilisateur des premiers jours racontait que le modèle l'interrompait et riait de ses phrases pendant qu'il parlait encore. Il ne les avait pas voulues drôles. Il a trouvé cela impoli et condescendant. La machine avait imité la forme de la connivence sans en avoir le fond. Le masque avait glissé, un instant.

Aider à être écouté

Je ne crois pas que la réponse soit de refuser ces outils. Je crois que la réponse est dans la direction qu'on leur donne. Une IA peut simuler la conversation qui manque. Elle peut aussi aider les conversations réelles à exister : repérer dans un groupe celui qui peut aider et celui qui a besoin d'aide, garder la mémoire de ce qui a été échangé, rendre visible ce que le flux fait disparaître. La première voie remplace le lien. La seconde le sert.

Les grands-mères du film d'OpenAI parlent à une machine qui les écoute admirablement. J'aurais préféré un film où la machine les aide à être écoutées par quelqu'un.

C'est toute la différence. Et c'est là que je travaille.

Pour aller plus loin

Avec votre IA ou pas — n'hésitez pas à copier/coller ce texte et ses sources pour que l'IA prolonge la réflexion avec vous. Puis reprenez-la avec un humain.

Sources primaires

Recherche sur l'attachement aux IA conversationnelles

  • Hiroki Naito, « The GPT-4o Shock: Emotional Attachment to AI Models and Its Impact on Regulatory Acceptance », 2025 — analyse des 48 premières heures du mouvement #keep4o, comparaison Japon/anglophonie : https://arxiv.org/pdf/2508.16624

  • « Three Years of r/ChatGPT: Societal Impact Evaluations from Social Media Data », 2026 — l'engagement émotionnel apparaît dans plus de 30 % des plaintes après le retrait de GPT-4o, alors qu'il ne représente qu'environ 2 % des usages : https://arxiv.org/pdf/2606.05750

  • « Harmful Traits of AI Companions », 2025 — revue des mécanismes de dépendance dans les compagnons IA : https://arxiv.org/pdf/2511.14972

  • Linnea Laestadius et al., « Too human and not human enough: mental health harms from emotional dependence on the social chatbot Replika », New Media & Society, 2024.

  • MIT Media Lab & OpenAI, « Investigating Affective Use and Emotional Well-being on ChatGPT », 2025 — étude conjointe sur les usages affectifs de ChatGPT.

Sociologie de la conversation et de l'isolement

  • Sherry Turkle, Seuls ensemble (Alone Together, 2011) et Reclaiming Conversation (2015) — la sociologue du MIT qui a théorisé, bien avant la voix des IA, ce que nous perdons quand la machine simule l'écoute.

  • Vivek Murthy, « Our Epidemic of Loneliness and Isolation », avis officiel du Surgeon General des États-Unis, 2023 — l'isolement social comme enjeu de santé publique.

  • Robert Putnam, Bowling Alone, 2000 — le déclin du lien social, vingt-cinq ans avant les compagnons artificiels.

Mémoire, transmission, art

  • Svetlana Alexievitch, Derniers témoins, la Seconde Guerre mondiale racontée par ceux qui étaient enfants — un exemple magistral de ce que « poser les bonnes questions aux vivants pendant qu'il est temps » veut dire. Prix Nobel de littérature 2015.

  • Platon, Théétète — la maïeutique socratique.

  • Confucius, Entretiens, III, 15 — questionner comme rite.

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